À bas le solfège! – la chanson ‘Les hanches de daim’

Album - Murat

Quelle étrange chanson.

Je ne parle pas des paroles, qui sont aussi impénétrables que d’habitude, mais de la musique. Dans un instant, je vous expliquerai pourquoi.

Mais ne vous contentez pas de me croire sur parole au sujet de l’écriture de JL Murat; écoutez l’avis de Denis Clavaizolle, complice de longue date. Interviewé dans La Montagne en 2024, il dit avoir découvert qu’ «avec Jean-Louis, il n’y avait pas de règles. Parfois, tu te dis, on ne peut pas faire cet accord avec cette mélodie… Lui rétorquait, mais si au contraire, on s’en tape.»

Il n’y avait pas de règles dans l’écriture musicale de Les hanches de daim – et c’était bien avant que Jean-Louis Murat ne travaille avec Denis.

Certains d’entre vous ne connaissent pas Les hanches de daim, mais elle vaut vraiment l’écoute. Elle date de 1982, du mini-album Murat, et a refait surface dans le remaster de 2019. Si vous ne l’avez jamais entendue, vous pouvez la trouver ici.

Commençons par le début. Ah, il n’y a pas de début, juste un fade in, ce qui est inhabituel en soi.

J’ai écrit le riff de l’intro sur une clé de fa pour ceux qui aiment ce genre de choses – cliquez pour l’écouter. Une chanson en sol mineur, semble-t-il, avec un joli accord en do mineur au milieu, puis de nouveau en sol mineur. Jusqu’ici, rien d’anormal.

Le riff dans l'intro

Mais si !

Où va-t-il maintenant?

Changement de tonalité

En mi mineur, semble-t-il. Une chanson qui a commencé en sol mineur prend une direction complètement différente. Dans la théorie musicale, il n’y a pas de connexion entre sol mineur et mi mineur. C’est comme porter un pantalon violet avec une chemise orange.

D’accord, on commence le couplet (Que devient le corps) en mi mineur.

Ouais, mais il commence à chanter avec un intervalle de septième mineure de la tonique (m7)..! C’est du charabia; d’accord, je l’explique autrement. Ce qu’il chante, c’est à peu près la note la plus dissonante qu’il aurait pu choisir, celle qui est la plus éloignée de l’accord qu’il joue à la guitare.

Et ensuite, que fait-il ? À partir de cette note précaire, il se rapproche progressivement de la sécurité, note après note. Pour ceux qui s’intéressent à la théorie, sa ligne mélodique passe à une sixte majeure (M6), une sixte mineure (m6) et une quinte juste (P5). C’est comme s’il avait écrit la musique à l’envers. Écoutez, et regardez comme les notes se rapprochent. (Je l’ai écrit en clé de sol cette fois-ci, juste pour semer la confusion.)

La ligne mélodique de 'Que devient le corps'

Au moins l’accord de guitare sous-jacent – mi mineur – reste constant tout au long du couplet. Faire un minimum d’efforts peut parfois être très agréable.

Mais attendez. Où va-t-il maintenant avec le refrain (Les hanches de daim)?

Euh… Fa majeur?

Bien sûr – écoutez et regardez (clé de sol). C’est comme s’il y avait trois chansons en une ici, toutes trois dans des tonalités différentes. Encore une fois, rien dans la théorie musicale ne nous prépare au saut de mi mineur à fa majeur. Rien. Le pantalon violet et la chemise orange sont associés maintenant à un chapeau vert fluo. Mais étonnamment, ça marche.

La ligne mélodique de 'Les hanches de daim'

Une fois encore, pour les théoriciens parmi nous, nous pouvons observer un raccourcissement progressif de l’intervalle entre la tonique et la ligne vocale. De la quinte juste (P5), on passe à la quarte augmentée (A4), la quarte juste (P4) et la tierce majeure (M3) avant de changer d’accord (encore une fois P5). Pour ceux qui ne sont pas théoriciens, vous pouvez voir que l’écart entre les notes reliées par des lignes verticales devient plus petit.

Bien sûr, il y a toutes sortes d’absurdités qui se passent en dessous. Ne croyez pas que je n’ai pas remarqué que la basse joue un si bémol puis un sol dans l’accord de mi bémol – en d’autres termes, elle joue les deux notes secondaires de la triade, mais pas la note principale. Cela donne à la chanson un ton plaintif et éphémère.

Et après le refrain? Encore un changement de tonalité et on revient au riff de l’intro en sol mineur. C’est comme avoir les yeux bandés, tourner plusieurs fois sur soi-même et se retrouver dans la même position qu’au départ: on se sent inexplicablement désorienté.

Ensuite, la section instrumentale reprend les mêmes accords que le couplet, mais la mélodie du saxophone prend une direction différente. Sur un accord de mi mineur, le sax joue d’abord un ré, puis un sol. À ce stade, prédire l’orientation musicale de cette chanson revient au tirage au sort. Rien ne va avec rien, mais d’une manière ou d’une autre, tout s’accorde parfaitement.

Pour être clair, donc: l’itinéraire de Les hanches de daim:

Fade in

Intro – sol mineur

Couplet – mi mineur

Refrain – fa majeur, mi bémol majeur

Instru – sol mineur, comme dans l’intro

Instru – mi mineur, comme dans le couplet

Couplet – mi mineur

Refrain – fa majeur, mi bémol majeur

Refrain > fade out

Il s’agit d’un schéma rare, même pour JL Murat, mais qui n’est pas tout à fait unique. Écrite 20 ans plus tard, la chanson L’amour qui passe présente également un fade in et un raccourcissement progressif de l’intervalle entre la tonique et la ligne vocale. Mais ça, c’est pour une autre fois.

Murat: jamais là ou on l’attendait.

À bas le solfège !


Commentaires

2 réponses à “À bas le solfège! – la chanson ‘Les hanches de daim’”

  1. Avatar de VANDENBERGHE Francois
    VANDENBERGHE Francois

    Jusqu’à présent, JLM était principalement reconnu comme un poète délicat aux références nécessitants une culture que pour ma part je n’ai pas. Le voici à réécrire des théorèmes incontournables en terme d’écriture musicale, merci d’avoir éclairé le profane ( aussi en deux mots ) que je suis. François

    1. Merci beaucoup pour votre commentaire! Comme souvent avec JLM, plus on écoute, plus on découvre.

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